La croix de la Dame en Dézaley

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La croix de la Dame en Dézaley

En traversant le vignoble du Lavaux, on ne vénère pas que Bacchus, le dieu romain du vin. La région contient plusieurs signes religieux de notre religion chrétienne : une église avec des vitraux du XVIe siècle, une croix commémorant un lieu de pèlerinage médiéval et la maison des Faverges, l’ancien domaine viticole des cisterciens d’Hauterive. Le coteau lui-même porte la marque du christianisme puisque ce furent les moines qui défrichèrent cette partie du Lavaux pour la transformer en un haut-lieu de la vigne et du vin (carte).

En strict rigueur de terme, on ne devrait pas dire le Lavaux, mais La Vaux, c’est-à-dire la vallée. En 1138 d’ailleurs, un document parle de « la vallée de Lutry » et lorsque Franz Weber chercha et réussit à sensibiliser les mentalités pour éviter que ce coin de terre ne soit entièrement bétonné, il lança l’initiative « Sauver Lavaux » et non pas « Sauver le Lavaux » (grâce à lui, la région fait partie du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2007). Qu’on nous pardonne si toutefois nous nous conformons à l’appellation traditionnelle.

Nous partons de Saint-Saphorin (gare, 380 m environ), reconnu comme l’un des plus beaux villages de Suisse. En montant dans le bourg, nous arriverons devant l’église. Avant d’y entrer, relevons un relief très curieux sur un mur : une pierre à sabot, du XIXe siècle. C’est un signe qui demandait aux charretiers de mettre une sorte de planche sous la roue (un sabot de fer ou de bois), pour éviter à leur véhicule de s’emballer lors d’une descente, sans qu’ils aient recours à d’autres moyens de freinage dommageables pour la route.

L’emplacement de l’église de Saint-Saphorin est très ancien. C’est une église du haut Moyen Age construite sur un mausolée chrétien et un établissement gallo-romain. L’édifice actuel conserve dans le chœur des vitraux remarquables, antérieurs à la Réforme. On y voit la Vierge à l’Enfant à gauche et un saint à droite, qui présente un évêque à Marie. Le saint est Symphorien. Par évolution de la langue, saint Symphorien a donné son nom au village de Saint-Saphorin, dont il est le patron. Symphorien porte une grande épée et une tenue militaire. Mais en fait, l’épée est l’instrument de son supplice. On rapporte que lors de son martyre, sa mère l’encouragea, en lui disant qu’à la mort la vie n’est pas détruite, mais transformée. Ce passage se retrouve dans un texte liturgique de la messe de requiem (première préface des défunts). Au bas de saint Symphorien, l’évêque agenouillé est Sébastien de Montfalcon, le dernier prince-évêque de Lausanne avant la Réforme, qui avait fait reconstruire l’église de Saint-Saphorin. Il sera chassé de Lausanne par les Bernois lors de la conquête du Pays de Vaud en 1536. Le Lavaux, tout comme Lucens, Avenches, Bulle, Riaz, La Roche et Albeuve appartenaient à la principauté temporelle de l’évêque.

L’itinéraire est en partie balisé. Depuis l’église, nous suivons la direction Rivaz, à flanc de coteau, en traversant les vignes. Le château à nos pieds est Glérolles, qui appartenait à l’évêque de Lausanne au Moyen Age. A la conquête du pays de Vaud par les Bernois, l’évêque Sébastien de Montfalcon essaya d’organiser, en vain, la défense de sa principauté depuis le château de Glérolles.


Nous arrivons à Rivaz, autre beau village vigneron. Rivaz est la plus petite commune du canton de Vaud (32 ha, dont une bonne part en vignobles). Selon une tradition, le village a été reconstruit cinquante mètres plus haut que le lac suite à un raz de marée catastrophique du début du Moyen Age, qui avait provoqué des dégâts jusqu’à Genève (catastrophe dite du Tauredunum, éboulement dans la région du Grammont). De Rivaz provient un vigneron célèbre, le conseiller fédéral Paul Chaudet, président de la Confédération en 1959 et 1962.

Nous quittons Rivaz pour l’ouest (panorama Dézaley), et franchissons le ruisseau du Forestay, qui descend de Puidoux-Chexbres. Nous sommes sur le territoire mythique du Dézaley, qui désigne les fortes pentes entre Rivaz et Epesses. Le promontoire du Dézaley (463 m) domine le lac et constitue un lieu agréable pour une pause.

Une partie des pentes du Lavaux ont été défrichées par les moines. Le Dézaley inculte fut transformé en vignes, à l’ouest par les cisterciens de Hautcrêt, une abbaye vers Oron, depuis 1141, à l’est par leurs collègues de l’abbaye de Montheron dans le Jorat, depuis 1142. Dans la région vinrent aussi les moines de Marsens-Humilimont (Dézaley de Marsens et plus à l’est domaine d’Ogoz) et d’Hauterive (Faverges, en dessous d’Ogoz). Les religieux du Grand-Saint-Bernard et le prieuré de Lutry possédaient également des vignes dans le Lavaux. Les vignes des chartreux de La Valsainte et de La Part-Dieu se trouvaient quant à elles du côté de Vevey.

Nous remontons la pente, tout d’abord en suivant l’itinéraire balisé pour Chexbres, puis en le laissant à notre droite, continuant à suivre la route appelée chemin de la Dame. Ce nom étrange ne renvoie pas à une duchesse de Savoie ou une baillive bernoise égarée dans ces parages, mais désigne la Vierge Marie. On va voir à l’instant pourquoi. Le chemin de la Dame débouche sur la route de la Corniche d’Epesses à Chexbres. Nous la traversons (prudence) et continuons sur un chemin herbeux, entre les vignes et une propriété à notre droite. On parviendra à une porte grillagée, normalement ouverte, qui donne sur un bois. C’est là que se trouve après quelques mètres la croix de la Dame ou croix de Notre-Dame.

Avant la Réforme, les fidèles allaient volontiers en pèlerinage à la cathédrale de Lausanne le 25 mars, fête de l’Annonciation de Marie. Devenus protestants, bien des Vaudois continuèrent à se rendre à Lausanne à cette date. L’Annonciation du reste a été fériée dans le canton de Vaud jusqu’en 1863. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, plusieurs personnes de la région de Chexbres qui, en raison de l’âge, ne pouvaient pas faire le voyage de Lausanne, allaient le 25 mars à l’endroit de la croix de la Dame, ou dans la région du moins. Là ils pouvaient voir la cathédrale. En 1975, pour commémorer le 700e anniversaire de la consécration de la cathédrale par le pape Grégoire X en 1275, protestants et catholiques ont érigé la croix en mémorial de cet événement. En raison des arbres, on ne distingue pas la cathédrale mais l’endroit est beau et l’on bénéficie d’une vue plongeante sur le lac.

Après avoir quitté le petit bois, nous rejoignons les vignes en prenant un sentier à gauche qui nous amène à Chexbres par le quartier de Bellevue (chemin des Plantaz puis chemin du Daillard, 600 m env.). On rejoint à ce moment l’itinéraire balisé pour la gare de Chexbres (559 m), arrêt du « train des vignes », qui assure la correspondance entre les gares de Puidoux et de Vevey, en traversant un paysage pittoresque.

Depuis la gare de Chexbres, il faut suivre un moment la route pour Vevey (trottoir), puis l’itinéraire balisé prend un peu de hauteur par le chemin des Pierres-Neyres et le chemin d’Ogoz. Nous dominons une grande propriété, le domaine des Faverges (photo). On passera ensuite en dessous du hameau d’Ogoz (550 m). L’un et l’autre domaines étaient propriétés de religieux fribourgeois, nous l’avons signalé : les cisterciens d’Hauterive aux Faverges (un nom qui signifie les forges) et les prémontrés d’Humilimont à Ogoz.

En dessous d’Ogoz, l’itinéraire quitte la route goudronnée pour un sentier quelque peu herbeux en direction du chemin de fer, que l’on suit jusqu’à une maison où il y a un passage sous-voie. A la sortie, nous tournons à droite pour descendre à Saint-Saphorin.

Indications pratiques

Transports publics : depuis Lausanne, train régional pour Vevey-Villeneuve, arrêt à Saint-Saphorin.

Parking : gratuit longue durée, à Saint-Saphorin sur la route cantonale Lausanne-Vevey.

Distance : 7,4 km.

Durée : 2h15.